Dans les années 70, le Dr Beller part des observations cliniques découlants de sa pratique, notamment au centre de guidance, s’appuyant sur ses formations de médecin phoniatre, psychanaliste, sur ses connaissances des théories linguistiques et autres (Jakobson, Ajurriaguera, Piaget, etc.) va mettre au point la sémiophonie : sémio (sémiotique), etude des signes et phonie (science des phonèmes), étude des sons.
Sa recherche a débuté par ses interrogations face au nombre important d’enfants et d’adolescents dyslexiques, récidivant 2 ou 3 ans après avoir été rééduqués par des méthodes logopédiques traditionnelles ou autres. Les rééducations traditionnelles pour le Dr Beller, ne vont pas et ne traitent pas le « cœur du problème ». La théorie et la pratique vont donc se rejoindre dans la sémiophonie.
La sémiophonie est une méthode audio-phonatoire mise au point par le Docteur Isi Beller. Elle est destinée aux enfants, adolescents et adultes atteints d’un trouble du développement du langage (retard de parole, dyslexie-dysorthographie…). Cette méthode fait appel à un appareil appelé « lexiphone », qui agit sur la boucle audio-phonatoire du patient par l’intermédiaire d’un micro-casque.
La rééducation audio-phonatoire dite sémiophonique nécessite l’utilisation d’un appareil, le lexiphone, qui a la capacité de modifier acoustiquement les sons que le sujet perçoit dans des écouteurs, le but étant de rééduquer directement les éléments structuraux constitutifs de la parole tels qu’ils se sont mis en place dès l’origine, au moment où l’enfant découvrait sa capacité de discriminer et de décoder les signaux acoustiques intra-syllabiques (phonèmes) et inter-syllabiques (mots). Le but du lexiphone est d’agir sur la sensibilité prosodique – concernant les éléments structuraux rythmiques et acoustiques du langage – en accentuant les traits distinctifs acoustiques syllabiques.
Le lexiphone agit ainsi à deux niveaux :
Selon le Docteur Beller, la méthode comporte de nombreuses autres caractéristiques découlant de son expérience clinique en psychiatrie enfantine.
On sait que les nourrissons réagissent aux traits spécifiques de la voix maternelle – la forme, la hauteur, le volume, l’accentuation – dès les premiers jours de la vie. Ils savent ainsi discriminer les sons tels que /ba/ et /pa/ - phonèmes voisés et non voisés – bien avant de maîtriser les autres habiletés linguistiques nécessaires au développement du langage. On sait aussi combien la façon des adultes de parler aux nourrissons – qu’ils soient leurs parents ou non – est particulière. En fait, le « parler-bébé » possède des propriétés qui aident le nourrisson à développer ses capacités langagières : ce mode d’expression est plus lent, plus aigu, son intonation est exagérée, etc. Le Dr Beller a cherché à utiliser ces éléments dans la méthode sémiophonique en mettant au point le son paramétrique et l’alternance (segmentation).
Le Dr Beller a aussi tenu compte de façon originale des problèmes socio-relationnels et interpersonnels auxquels sont confrontés les enfants dyslexiques. En effet, les difficultés de l’enfant proviennent en partie de son refus de s’exposer à ce qu’il ressent comme un échec. C’est pourquoi, dans le dispositif de la rééducation sémiophonique, le thérapeute a la possibilité de se situer en position tangentielle plutôt que centrale par rapport à son patient. Le rééducateur peut ainsi décider à tout moment que la rééducation est l’affaire du participant lui-même. Seul avec son micro-casque, dispositif facilement accepté par les enfants d’aujourd’hui, le dyslexique a l’impression de prendre en charge sa propre destinée ! Il travaille à la vitesse qu’il souhaite, de la manière qui lui convient. Cela concerne également le choix des objets avec lesquels il souhaite jouer pendant les premières séances ou, plus tard, le livre qu’il utilisera pour la rééducation. Le thérapeute est évidemment présent, mais a ainsi la possibilité d’éviter de tenir un rôle que l’enfant peut ressentir comme insupportable.
La phase cruciale d’automatisation de la lecture est obtenue en détournant l’attention de l’enfant du processus de rééducation acoustique, et cela spécialement pendant les premières phases de la rééducation. C’est même l’effet qui est recherché : pendant qu’il écoute sa cassette, l’enfant est encouragé à prêter attention aux différentes activités qui lui sont proposées, telles que faire un puzzle, jouer au légo, dessiner, etc. Le but, ici, est d’amener l’enfant à intégrer définitivement les éléments primitifs linguistiques de manière à ce qu’il puisse librement mobiliser son attention. Le système cognitif se dégage ainsi peu à peu de cette tâche, pendant que l’enfant en rééducation imite sans y penser les éléments acoustiques qu’on lui demande de répéter dans son micro, ou plus tard les items qu’on lui demande de lire.
Les systèmes audio-phonatoire et auditivo-verbal du sujet sont ainsi directement concernés par le lexiphone. La mise au point de l’appareil fut guidée, dès le départ, par la reconnaissance d’un phénomène qualifié plus tard de « conscience phonologique », et dont le Dr Beller avait saisi l’importance dans l’apparition des difficultés spécifiques que l’enfant dyslexique rencontre dans l’apprentissage de la lecture. Le son paramétrique permet ainsi de singulariser les contours prosodiques du langage – ou de la musique- en les rendant « visibles ». Dans la mesure où il n’est porteur d’aucune signification, il permet à ces éléments d’être automatisés par l’enfant de façon inconsciente. L’idée est que l’enfant peut ainsi intégrer les éléments lui permettant de créer des liens enfin solides entre ses habiletés linguistiques et sa manière d’appréhender l’écriture. Plus tard, grâce à l’alternance, son attention est mobilisée par les similarités et les différences existant entre les mots et leur structure. La conscience phonologique, située par la majorité des auteurs d’aujourd’hui au centre de l’apprentissage de la lecture, se trouve de la sorte rééduquée.
L’approche du Dr Beller est ainsi basée sur des principes scientifiques et pédagogiques. Il arrive que l’on considère que l’un ou l’autre des éléments en jeu dans la rééducation sémiophonique soient insuffisants. Mais c’est l’ensemble du « package » qui paraît ici important, et qui en constitue l’originalité.
Les séances se divisent chacune en deux parties d’une demi-heure. Une centaine de séances sont recommandées pour parcourir un cycle entier de rééducation, qui se divise en sept phases.
PREMIERE PHASE
Son paramétrique (1e demi-heure)
L’enfant écoute dans ses écouteurs les variations du son paramétrique produit
par l’appareil à partir d’une histoire enregistrée sur CD. Le bruit ressemble
à un chant d’oiseau. Il a pour effet de mobiliser le système cognitif de
l’enfant sensible au rythme du langage, mais sans que son attention soit
mobilisée. Pendant qu’il écoute le bruit paramétrique, l’enfant est invité
à faire un puzzle, à dessiner ou à pratiquer toute activité manuelle de
son choix.
Musique et son paramétrique (2e demi-heure)
L’enfant écoute une musique dont la mélodie est accompagnée par le son paramétrique.
Le micro-casque est ouvert de façon aléatoire. Toute parole ou son produit
par l’enfant est alors retransmis par le lexiphone aux écouteurs, en même
temps que l’appareil produit un son paramétrique. L’enfant découvre ainsi
que le son paramétrique suit la modulation de la musique, et celle de ses
propres productions.
SECONDE PHASE
Alternance syllabique (1e demi-heure)
L’objectif est ici de réintroduire les éléments phonologiques du langage
à l’exclusion de leur sens. On arrive à ce résultat en fragmentant le langage
de façon régulière. Par exemple, l’enfant entend « la me a mé bis au co
». Dans cet exemple chaque deuxième syllabe a été assourdie dans la phrase
: « La dame a aimé son biscuit au chocolat ». Le son paramétrique accompagne
l’alternance mais n’est en revanche pas segmenté. Il continue ainsi à rééduquer
les habiletés liées à la prosodie du langage. Au cours de cette phase, l’enfant
travaille progressivement sur les différents tempos segmentaux : syllabique,
phonémique et enfin de phase lexicale et syntaxique.
Répétition de mots (2e demi-heure)
L’enfant entre maintenant dans la phase active de la rééducation. Il doit
répéter dans le micro des mots simples, puis plus tard des doubles-mots,
des textes enregistrés non-accompagnés puis accompagnés par un livre, puis
faire une lecture « libre » -l’enfant lit à haute voix sans l’intervention
d’une cassette-, et enfin travailler son orthographe. Le son paramétrique
est continuellement présent et accompagne la voix enregistrée ainsi que
sa propre voix. Lors de la phase dite de répétition de mots, les mots enregistrés
sont entrecoupés de blancs sonores, de façon à ce que l’enfant puisse les
répéter. Le même principe est appliqué avec les doubles-mots et la répétition
de textes. Le travail en boucle audio-phonatoire entraîne l’enfant à se
corriger lui-même. En règle générale, le thérapeute n’intervient pas si
l’enfant fait une erreur. Dans cette phase, le sens des mots n’est pas important.
Le dispositif incite l’enfant à imiter la prononciation, le rythme et l’intonation
qu’il entend sans prêter attention au sens. Son attention est en outre attirée
par des activités manuelles, qui l’entraînent à répéter les items de façon
automatique, accentuant ainsi le travail effectué sur le contour prosodique
et le rythme intonatif de ce qu’on lui a demandé de répéter.
TROISIEME PHASE
Alternance phonémique et lexicale (1e demi-heure)
Répétition de doubles-mots (2e demi-heure)
La répétition des doubles-mots est équivalente à la répétition de mots simples,
à cela près qu’il s’agit de mots doubles reliés par un sens. Il marque le
début du travail sur le langage à proprement parler.
QUATRIEME PHASE
Répétition de mots simples et de doubles mots (1e demi-heure)
Répétition de textes (2e demi-heure)
Les textes sont extraits de livres, et ont été enregistrés en laissant un
silence entre des segments de phrases coupés en fonction de la syntaxe,
de façon à ce que l’enfant ait le temps de les répéter. Un vaste choix de
textes est à sa disposition, dans l’idée de susciter son intérêt autant
que possible. La répétition de phrases en boucle audio-phonatoire, accompagnée
du son paramétrique, lui permet en particulier de travailler sa mémoire
à court terme, traditionnellement mauvaise chez les dyslexiques. L’enfant
travaille à son rythme, et choisit le texte qu’il préfère.
CINQUIEME PHASE
Répétition de textes (1e demi-heure)
Lecture guidée (2e demi-heure)
Pour la première fois depuis qu’il a commencé sa rééducation, l’enfant est
directement confronté à un livre. En fait, la phase de lecture guidée est
une façon douce d’introduire la lecture. Dans cette phase, le processus
est le même que dans la répétition de textes, sauf qu’il a maintenant la
possibilité de suivre directement le texte sur le livre, dont les segments
répétés ont préalablement été séparés par les barres verticales.
SIXIEME PHASE
Lecture guidée (1e demi-heure)
Lecture libre (2e demi-heure)
L’enfant doit maintenant lire à haute voix dans le micro le livre de son
choix, sa voix étant toujours accompagnée du son paramétrique.
SEPTIEME PHASE
Lecture libre (1e demi-heure)
Répétition écrite (2e demi-heure)
L’enfant écoute un poème enregistré, segmenté en fonction de la syntaxe.
On lui présente le poème écrit sur une feuille de papier, mais avec un certain
nombre de blancs de façon à ce qu’il le complète par écrit. Avec le temps,
le nombre de blancs augmente, jusqu’à ce que l’enfant écrive le poème entier
dicté dans les écouteurs. On lui demande ensuite de relire ce qu’il a écrit
et d’éventuellement de se corriger. Les corrections et l’assistance du rééducateur
sont également nécessaires.